Éditorial: 20 Octobre 2022 – 20 Octobre 2026, 4 ans après, on a pardonné sans soigner ?
Le 20 octobre 2022, des milliers de Tchadiens sont descendus dans la rue contre la prolongation de la transition. La répression a été sanglante. Quatre ans plus tard, le Tchad a tourné la page politique, mais a-t-il fermé les plaies des victimes ? Les familles attendent toujours vérité, corps et justice.
N’Djamena, 20 octobre 2026. Il y a quatre ans, jour pour jour. Des milliers de Tchadiens, jeunes pour la plupart, répondaient à l’appel de Wakit Tama et du parti Les Transformateurs pour manifester contre la prolongation de la transition de deux ans. Ce qui devait être une journée de contestation politique s’est transformé en l’une des journées les plus meurtrières de l’histoire récente du Tchad.
Quatre ans après, le bilan continue de diviser et de faire mal. Combien de morts ? Le Tchad ne s’est jamais mis d’accord. 60 morts selon le bilan officiel du gouvernement, 128 morts selon la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) et plus de 300 morts selon les organisateurs de la manifestation. Entre ces trois chiffres, il y a des noms, des visages. Parmi les victimes, le journaliste Narcisse Oredje, tué alors qu’il faisait son travail.
Au lendemain du 20 octobre, plus de 600 personnes, dont 83 mineurs, ont été arrêtées et déportées vers le bagne de Koro Toro, en plein désert. Là-bas, Human Rights Watch a documenté au moins onze décès supplémentaires dus aux conditions de détention.
Pour faire la lumière, la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC) avait annoncé une enquête internationale. Quatre ans plus tard, aucun rapport public n’a jamais été publié. Pire, en novembre 2023, une loi d’amnistie générale a été votée. Pour les familles des victimes, cette loi a eu l’effet d’un couperet : elle semble fermer définitivement la porte des tribunaux. Aucun responsable n’a été jugé. Aucun dispositif d’indemnisation n’a été annoncé. Aucun corps, pour beaucoup de familles, n’a été restitué pour faire le deuil.
Une réconciliation sans les victimes
Aujourd’hui, les acteurs politiques de 2022 se parlent. D’anciens opposants sont devenus ministres, Premier Ministre, Présidents d’institutions. Et c’est souhaitable pour la stabilité du pays. Mais cette réconciliation s’est faite sans ceux qui pleurent encore leurs morts.
Peut-on parler de réconciliation nationale quand la vérité n’a pas été dite ? Peut-on parler de pardon quand il n’y a eu ni reconnaissance officielle de la douleur, ni réparation ? Ce que réclament les familles n’est pas de la vengeance. Elles réclament quatre choses simples, prévues par le droit international :
La vérité : Que s’est-il réellement passé le 20 octobre 2022 ? La reconnaissance : Que l’Etat reconnaisse officiellement les victimes. La réparation : Une indemnisation pour les familles brisées. La restitution : Rendre les corps aux familles pour qu’elles puissent enfin enterrer leurs morts.
Quatre ans après, en dépit des concessions politiques et des postes partagés, une leçon demeure : Une réconciliation qui ignore les victimes n’est qu’une trêve entre puissants. Elle ne guérit pas la nation.