N’Djamena : Au péril de leur vie, les enfants cherchent le bonheur dans les poubelles
Ils ont entre 9 et 15 ans. On les croise tous les matins à Moursal, Walia, Diguel ou Atrone, sac au dos, à fouiller les dépotoirs et les caniveaux. Ils chassent le plastique, le fer, le reste de nourriture pour survivre. Reportage au cœur de N’Djamena sur une génération qui a fait de la poubelle son lieu de travail. Tôt le matin, quand N’Djamena se réveille à peine, ils sont déjà au travail. Dans les dépotoirs publics qui jonchent les rues et les carrefours, dans les restaurants, les bars, les alimentations et les marchés de la capitale, certains fouillent et d'autres dans les marres (boutta). Leur but : des bouteilles d’eau vides, des déchets plastiques, des morceaux de fer, des restes d’aliments. Tout ce qui peut se revendre ou se manger. C'est faire des fortunes. « C’est depuis trois ans que je me débrouille chaque jour avec la collecte des bouteilles d’eau. Ça me permet de gagner quelque sous à la fin de la journée », confie Haroun, 15 ans, rencontré près d'un dépotoir à Dembé dans le 6e arrondissement de la capitale N'Djamena. « J’ai quitté la maison pour ma liberté. » L’histoire d’Afleko, 9 ans, résume à elle seule le drame. Après une journée pénible à fouiller, il raconte : « Moi, j’ai quitté mes parents à la suite de non prise en charge de mes besoins. Je vis avec ma maman qui s’est remariée après son divorce avec mon papa. Son second mari ne m’estime pas. Tout le temps, je suis soumis à de durs travaux. Pour ma liberté, j’ai quitté la maison pour retrouver les autres enfants de mon âge à Moursal. Malgré tout, je n’ai pas abandonné l’école. À la rentrée, je reprends le chemin de l’école. Cette année je vais faire la classe de.5e. » Pour Afleko et son camp, la rue est une autre école. Une école dure. « À la tombée de la nuit, on fouille les résidus des bouteilles vides, les restes de boissons abandonnées, les tasses et marmites dans les gargotes afin de trouver de quoi se nourrir », raconte-t-il, avec un sourire qui cache mal la fatigue. De Walia à Kabalaye : 800 FCFA par jour pour survivre Le trajet d’Abbas Dangar est différent. Tous les jours, de Walia Ngosso à Kabalaye : « Je ne dors pas au marché comme les autres. Pendant les vacances, je collecte les déchets plastiques (bidons tangui) et j’essaie de revendre pour me procurer un peu d’argent et je rentre auprès de ma mère et de deux autres petits frères. Quand les cours reprennent, je reprends aussi le chemin de l’école. » Abbas est scolarisé grâce à un oncle paternel. Ému, il lâche : « Je demande à Dieu de garder mon oncle pour moi. Sans lui, je ne peux aller à l’école. » Plus loin, à Diguel dans le 8e arrondissement, vers 9 heures, une équipe de 8 gamins avec des plastiques et de vieux fers collectés. Le plus courageux, Nour, 12 ans, venu de Moussoro, explique : « À N’Djamena, tout le monde se cherche. Je me cherche aussi. Mais le soir, je vais à l’école coranique. Notre travail, on cherche les bidons et on les vend aux femmes vendeuses de lait. » Combien gagne-t-il ? « Parfois 800, 550, 1 500 FCFA par jour. » Son rêve : devenir un grand marabout. À Atrone, dans le 7e arrondissement, c’est une autre forme de débrouillardise. Hilaire et son équipe pêchent dans les marigots avec des sacs et des hameçons de fortune. « On cherche les poissons et si on trouve une grenouille même on prend (rire). On fréquente l’école d’Atrone mais comme les classes n’ont pas encore vraiment commencé, on en profite », dit-il. Conscient du risque : « Après on se lave avec de l’eau propre et du savon. Mais il arrive qu’on gratte beaucoup le corps. » Que dit la société ? Ce phénomène ne laisse personne indifférent. Pour Grâce, mère rencontrée non loin du stade de Paris-Congo, la responsabilité est d’abord parentale : « S’ils se sentent incapables d’élever un enfant, le mieux c’est de ne pas en faire ». Mais elle ajoute aussitôt : « Il n’y a pas de centres de récupération des enfants abandonnés. Alors où voulez-vous qu’ils aillent si ce n’est dans les rues ? » Pour Nassar, habitant Walia dans le 9e arrondissement : « La rue n’enfante pas, ce sont les enfants des responsables. Ce sont des pères de famille irresponsables qui laissent leurs enfants dans la rue. » Fustige-t-il. Pour les sociologues c'est une rupture familiale. Mbeté Félix, sociologue souligne que « les causes qui renvoient les enfants dans la rue sont souvent familiales. Avant, quand les parents décédaient, la famille élargie prenait en charge les enfants. Maintenant, quand ils vivent avec ces parents adoptifs, ils sont maltraités, soumis à des tâches domestiques, traités comme de petits esclaves et mal nourris. Voilà pourquoi ils quittent la maison. Ils viennent en ville parce qu’on leur a promis la scolarisation. » Une activité aux risques sanitaire Tous ces enfants travaillent dans les ordures, les eaux souillées, les endroits pollués sans une protection. Dr Ngombaye Djaïbé, ancien Ministre de la Santé Publique, alerte : « Quand on fouille dans une poubelle, on ne trouve que la saleté et on est exposé à l’infection. Toutes les infections sont dans les poubelles. Le meilleur endroit pour trouver Ebola, le choléra... Ces enfants sont exposés à la tuberculose, aux hépatites, à la typhoïde, à la gastro-entérite. C’est pour cela qu’on ne doit pas laisser les enfants dans la rue. » Il plaide pour la création de centres de récupération des enfants maltraités ou abandonnés. « Cela se fait ailleurs, pourquoi pas ici ? », s’interroge-t-il. Le Tchad loin des ODD Ce phénomène interroge directement les Objectifs de Développement Durable (ODD), notamment l’ODD 1 qui vise à réduire de moitié la pauvreté sous toutes ses formes. À N’Djamena, le nombre de ces enfants de la rue ne cesse de grandir, alors qu’il n’existe que deux structures connues : Tchado Star et l’unique centre de Koundoul. La question reste entière : ces enfants préfèrent-ils la rue, ou est-ce la société qui n’a plus de place pour eux ? Les autorités en charge de l’enfance sont interpellées pour créer des espaces propices au développement holistique de tous les enfants tchadiens.