octobre 22, 2026

Jour : 22 octobre 2026

Tchad : La crise de Miski, résultat de décennies d’éducation à la guerre 

L'embrasement du site d'orpaillage de Miski n'étonne plus personne à N'Djamena. Le Borkou-Ennedi-Tibesti (BET) reste, jusqu'à aujourd'hui, une zone de non-droit. Et si le pouvoir peine aujourd'hui à y rétablir l'ordre, c'est parce qu'il récolte ce qu'il a semé depuis Ngarta Tombalbaye.  L'éblouissement de l'or de Miski a encore viré au bain de sang. Et cela n'étonne plus personne. Le BET, d'une manière générale, demeure jusqu'à ce jour une zone de non-droit. La preuve la plus accablante vient de l'intérieur même du régime.  Le premier Vice-Premier Ministre, Liman Mahamat, a lui-même déclaré qu'aucune juridiction n'y a jamais été véritablement établie. Par cet aveu, il vient de confirmer ce que les populations du nord crient depuis des décennies : le BET est un État dans un État.  Une zone où la vie humaine ne vaut rien.   De Ngarta Tombalbaye à Mahamat Idriss Déby Itno, en passant par Félix Malloum, Goukouni Weddeye et Idriss Déby Itno, la zone septentrionale a toujours été traitée de la même manière. Une zone où la vie humaine n'a pas de valeur. Où l'on protège mieux les animaux du désert que les hommes qui y vivent.  Le pouvoir central n'y apparaît que sous deux formes : pour signer un accord quand la rébellion gronde, ou pour envoyer l'armée quand l'or attire trop de convoitises.   Combien d'accords pour rien ?  Combien d'accords de paix ont été signés pour le Tibesti sans jamais être appliqués ? Sous le Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno lui-même, le dernier accord en date a à peine un an. Celui du 20 avril 2025 avec le Comité d'autodéfense de Miski. Un accord qui reconnaissait déjà l'absence totale de l'État.  Alors, la question n'est pas : pourquoi Miski s'embrase aujourd'hui ? La vraie question est : comment Miski aurait-il pu ne pas s'embraser ?  Si aujourd'hui le régime essuie des sueurs froides pour rétablir l'ordre de l'État à Miski, c'est logique. C'est implacable. On ne peut que récolter ce que l'on a semé. Pendant des décennies, on a éduqué toute une génération à la guerre, à la survie par les armes, à la méfiance envers N'Djamena. On n'a jamais éduqué à la citoyenneté, à la justice, à l'école, à l'hôpital.  Le dialogue n'a pas marché. Parce que les accords ne sont jamais suivis d'écoles, de tribunaux, de routes. La force n'a pas marché.  Parce qu'on ne peut pas occuper militairement une région grande comme la moitié de la France éternellement.  Alors, qu'est-ce qu'il reste à faire ? Il reste à tenter ce qui n'a jamais été tenté à Miski : l'État. Le vrai. Pas l'État qui vient chercher l'or. L'État qui vient apporter un juge de paix, un médecin, un enseignant, un acte de naissance. L'État qui considère qu'un enfant de Miski vaut autant qu'un enfant de N'Djamena.  Tant que Miski sera vu comme une mine d'or à sécuriser et non comme une population tchadienne à servir, la prochaine crise n'est qu'une question de mois.  Mourabé Deshaline

Éditorial: 20 Octobre 2022 – 20 Octobre 2026, 4 ans après, on a pardonné sans soigner ?

Le 20 octobre 2022, des milliers de Tchadiens sont descendus dans la rue contre la prolongation de la transition. La répression a été sanglante. Quatre ans plus tard, le Tchad a tourné la page politique, mais a-t-il fermé les plaies des victimes ? Les familles attendent toujours vérité, corps et justice.  N’Djamena, 20 octobre 2026. Il y a quatre ans, jour pour jour. Des milliers de Tchadiens, jeunes pour la plupart, répondaient à l’appel de Wakit Tama et du parti Les Transformateurs pour manifester contre la prolongation de la transition de deux ans. Ce qui devait être une journée de contestation politique s’est transformé en l’une des journées les plus meurtrières de l’histoire récente du Tchad.  Quatre ans après, le bilan continue de diviser et de faire mal. Combien de morts ? Le Tchad ne s’est jamais mis d’accord. 60 morts selon le bilan officiel du gouvernement, 128 morts selon la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) et plus de 300 morts selon les organisateurs de la manifestation. Entre ces trois chiffres, il y a des noms, des visages. Parmi les victimes, le journaliste Narcisse Oredje, tué alors qu’il faisait son travail.  Au lendemain du 20 octobre, plus de 600 personnes, dont 83 mineurs, ont été arrêtées et déportées vers le bagne de Koro Toro, en plein désert. Là-bas, Human Rights Watch a documenté au moins onze décès supplémentaires dus aux conditions de détention.  Pour faire la lumière, la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC) avait annoncé une enquête internationale. Quatre ans plus tard, aucun rapport public n’a jamais été publié. Pire, en novembre 2023, une loi d’amnistie générale a été votée. Pour les familles des victimes, cette loi a eu l’effet d’un couperet : elle semble fermer définitivement la porte des tribunaux. Aucun responsable n’a été jugé. Aucun dispositif d’indemnisation n’a été annoncé. Aucun corps, pour beaucoup de familles, n’a été restitué pour faire le deuil.  Une réconciliation sans les victimes  Aujourd’hui, les acteurs politiques de 2022 se parlent. D’anciens opposants sont devenus ministres, Premier Ministre, Présidents d’institutions. Et c’est souhaitable pour la stabilité du pays. Mais cette réconciliation s’est faite sans ceux qui pleurent encore leurs morts.   Peut-on parler de réconciliation nationale quand la vérité n’a pas été dite ? Peut-on parler de pardon quand il n’y a eu ni reconnaissance officielle de la douleur, ni réparation ? Ce que réclament les familles n’est pas de la vengeance. Elles réclament quatre choses simples, prévues par le droit international :  La vérité : Que s’est-il réellement passé le 20 octobre 2022 ? La reconnaissance : Que l’Etat reconnaisse officiellement les victimes. La réparation : Une indemnisation pour les familles brisées. La restitution :  Rendre les corps aux familles pour qu’elles puissent enfin enterrer leurs morts.  Quatre ans après, en dépit des concessions politiques et des postes partagés, une leçon demeure : Une réconciliation qui ignore les victimes n’est qu’une trêve entre puissants. Elle ne guérit pas la nation.