Dans la République Fourmière, un étrange bras de fer opposa le roi… aux fourmis. Un matin, le souverain se réveilla en sursaut et déclara :
« Les fourmis complotent contre mon royaume ! »
Pourtant, les fourmis ne demandaient qu’une chose : de meilleures conditions de vie.
Aussitôt, le palais entra en effervescence. Les ministres convoquèrent une réunion d’urgence. Les généraux ouvrirent les arsenaux. Les conseillers rédigèrent des discours enflammés. Les télévisions publiques annoncèrent même une victoire imminente avant le début de la bataille. L’objectif semblait clair : neutraliser les fourmis.
Le ministre des Finances débloqua des crédits exceptionnels. Des hélicoptères survolèrent les fourmilières. Des commissions d’enquête, de renseignement, de surveillance et de suivi furent créées. Dans chaque administration, un informateur veillait discrètement sur les allées et venues des fourmis.
Pendant ce temps, les routes continuaient de se dégrader. Les écoles manquaient de tables-bancs. Les hôpitaux étaient privés de médicaments. Les jeunes cherchaient désespérément un emploi. Les ménages peinaient à remplir leurs marmites. Mais tout cela pouvait attendre.
La priorité du royaume était ailleurs : maintenir les fourmis dans la peur. Car, pensait le roi, une fourmi qui a peur ne revendique pas, ne proteste pas et ne rêve pas. L’ennemi n’était ni la pauvreté, ni le chômage, ni la corruption. L’ennemi, c’étaient les fourmis.
Après plusieurs mois d’opérations coûteuses, le roi apparut à la télévision nationale, le sourire aux lèvres. Il déclara :
« Nous avons remporté une victoire historique contre les fourmis ! »
Pourtant, les fourmis continuaient tranquillement à transporter leurs grains de mil, à reconstruire leurs galeries et à survivre comme elles l’avaient toujours fait.
Le peuple, lui, attendait toujours l’eau potable, l’électricité, des soins de qualité, des écoles dignes de ce nom et des emplois. Alors une vieille fourmi leva les yeux vers le palais et murmura :
« Si le roi consacre toute son énergie à combattre les fourmis, qui gouverne réellement le royaume ? »
Il faut retenir que le grand pouvoir ne se mesure pas à sa capacité d’écraser les plus faibles, mais à sa capacité de répondre aux véritables besoins de son peuple. Un royaume progresse lorsqu’il combat la misère, l’injustice et le sous-développement, plutôt que les voix qui les dénoncent.

