Lancé le 20 juin, le 3e Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH‑3) devait être un acte fondateur : compter pour mieux gouverner, planifier pour mieux servir. C’était le rêve.
Un mois après, la réalité du terrain rattrape l’ambition. D’un côté, l’INSEED se félicite : plus d’un million de ménages déjà recensés. Le cap est donné, la machine tourne. De l’autre, les remontées du terrain sont tenaces : des agents non payés, des perdiem de formation et des avances de 40% toujours en attente, des localités où rien n’a encore commencé. Partout, la défiance persiste : malgré les campagnes de sensibilisation, des populations ne voient pas l’utilité de l’exercice ; pire, certains s’estiment oubliés, ethnies ou régions qui ne se reconnaissent pas dans le processus et d’autres refusent de répondre, par méfiance ou par fatigue.
Dans ces conditions, comment espérer des données crédibles ? Un recensement n’est pas une opération de communication. C’est de la science sociale. Et la science exige trois choses : des enquêteurs formés et motivés, une couverture sans zone d’ombre, et la confiance des citoyens. Aujourd’hui, ces trois piliers vacillent.
Le risque est grand. Si le Tchad se dote de chiffres bâclés, il se condamne à dix ans de mauvaises décisions : mauvaise carte scolaire, mauvais ciblage sanitaire, répartition inéquitable des ressources et, au fond, une nouvelle crise de confiance entre l’administration et les administrés. Certains redoutent déjà un « effet ANGE » : des résultats annoncés vite, mais contestés longtemps.
Pourtant, personne ne conteste l’utilité du RGPH. « Tout le monde compte. » Il n’y a rien de mauvais à se faire recenser ; c’est un devoir civique.
Alors que faire ? Il n’est pas trop tard, mais il faut de la volonté. D’abord, payer les agents : on ne construit pas une statistique fiable sur des estomacs vides. Ensuite, descendre au contact : que les chefs de canton, les leaders religieux et les radios communautaires expliquent, dans chaque langue, pourquoi ce recensement peut changer la vie du quartier.
Enfin, faire preuve de transparence : publier les taux d’avancement par département, nommer les zones en retard et assumer les difficultés.
Le RGPH‑3 ne doit pas être une course contre la montre. Il doit être un pacte de vérité avec le peuple tchadien. Demain, quand les résultats tomberont, le pays entier les regardera. La question ne sera pas seulement « combien sommes‑nous ? » La vraie question sera : « peut‑on croire ce chiffre ? »
À l’INSEED et au gouvernement de nous donner les raisons d’y croire.

