FAUSSE PISTE
» Les 200 000 fonctionnaires tchadiens, représentant 1% de la population meurtrie, reçoivent 60% du budget global en traitement salarial. Cela est-il juste? La question mérite d’être posée et les solutions appropriées trouvées »
Monsieur le Président de la République,
Ayant pris connaissance de votre intervention ci-dessus au sujet de la masse salariale des fonctionnaires dans le journalen ligne Al wihda, je pense, pour au moins trois raisons, qu’on vous a induit sur une fausse piste, une fois de plus.
Premièrement, et plusieurs internautes l’ont souligné, les chiffres ne sont pas exacts. Comme nous le savons en logique, des prémisses fausses entraînent forcément des conclusions erronées. La masse salariale n’est pas de 60% comme quelqu’un de mal intentionné vous l’aurait fait dire mais plutôt de 29% selon les statistiques officielles du budget 2025. Je pense que ces chiffres sont gonflés à dessein pour vous amener à prendre des décisions impopulaires; je serais à votre place, je demanderais des explications et j’agirais sans ménagement contre les trompeurs.
Deuxièmement, même si les chiffres étaient vrais, il ne faudrait pas voir les choses de manière aussi simpliste; il serait erroné de croire que les 29% de masse salariale ne profitent qu’à 1% de la population que constituent les fonctionnaires. Monsieur le Président, le salaire d’un fonctionnaire sert à nourrir plusieurs bouches, à loger de nombreuses personnes dans un pays qui n’a pas de politique d’habitat, à faire des achats faisant donc tourner l’économie au profit de plusieurs commerçants, à faire étudier de nombreux jeunes dans un pays où la bourse n’est destinée qu’à quelques privilégiés. Pour prendre mon propre exemple, le salaire de mon père, modeste infirmier, a permis à sa progéniture, une douzaine de personnes, d’être présents aujourd’hui dans la vie active et d’être ainsi utiles à la société; grâce à ce salaire, nous comptons dans la fratrie : ingénieurs, comptables, enseignants, techniciens, juristes, corps soignant, inspecteurs…et cela sans compter les services rendus par ce salaire d’infirmiers aux cousins, neveux, veuves, orphelins, démunis…on peut donc dire, de manière empirique, par extrapolation du cas de mon père à la plupart des fonctionnaires, que les 29% de masse salariale font vivre peut-être 50% de la population.
Troisièmement, même les 29% de masse salariale seraient surestimés si on avait un bon système de gouvernance. D’abord, malgré les nombreux contrôles, il y a de nombreux fonctionnaires fictifs et plusieurs qui gagnent plusieurs salaires: la récurrence même des contrôles montre qu’ils ne sont pas efficaces; on ne parle même pas des avantages énormes accordés aux nombreux généraux dont le nombre est pléthorique. Ensuite, à entendre votre ministre des finances se plaindre de la situation des entrées au pont de Ngueli et à la SONEMIC, il y a un manque criard de maîtrise de recouvrement de recettes dues à l’Etat; autant de pertes qui, si elles étaient recouvrées, feraient augmenter le budget de l’Etat et par conséquent minimiser le taux de la masse salariale. En réalité, s’il y avait une bonne gouvernance, il y aurait même de la marge pour offrir de l’emploi à plusieurs jeunes à la fonction publique. Les statistiques prouvent d’ailleurs qu’il y a carence de fonctionnaires dans tous les domaines, le cas le plus emblématique étant celui de l’enseignement où 70% d’enseignants sont des maîtres communautaires.
Vous parlez des solutions appropriées, monsieur le Président. Les bases étant faussées, j’ai bien peur que les solutions envisagées amènent encore davantage de problèmes.
Voudriez-vous diminuer le salaire des fonctionnaires ? Cela ne pourra que ralentir l’économie et induire une politique sociale catastrophique au vu du nombre de personnes qui vivent du salaire d’un fonctionnaire.
Voudriez-vous réduire le nombre de fonctionnaires ? Comme dit ci-dessus, tous les secteurs sont déficitaires en personnel et cela affaiblirait plutôt le service public.
En conclusion, la meilleure solution à mon avis serait d’avoir le courage d’assainir les finances publiques et de promouvoir la bonne gouvernance. Toute solution basée sur de fausses prémisses risquerait de nous amener à une sortie de piste dommageable à tous.
Dieu protège et bénisse le Tchad.
NOUBATESSEM JONATHAN, Acteur politique