Le troisième Recensement Général de la Population et de l’Habitat aurait dû être l’acte fondateur d’un Tchad qui se compte pour mieux se projeter. Il est en train de devenir l’illustration d’une opération lancée trop tôt et trop mal préparée.
Sur le terrain, le constat est lourd : bisbilles entre équipes, irrégularités constatées ici et là, agents visiblement mal formés et, surtout, de vastes zones où le dénombrement n’a même pas commencé. Comment recenser un pays quand une partie du territoire attend encore le premier agent ?
Le député Amollah Allah Toua Robert Golbey, président du parti MERCI, ne s’y est pas trompé. Il exige l’arrêt immédiat et le report du RGPH-3. Son argument est simple et difficile à contredire : sans formation, sans logistique, sans déploiement réel, on ne produit pas des données, on produit du doute. Il interpelle directement l’INSEED et le gouvernement. En jeu, la crédibilité d’un processus que tout le monde présente comme stratégique pour la planification, la répartition des ressources et les politiques publiques des dix prochaines années.
Un recensement bâclé coûte plus cher qu’un recensement reporté. Des chiffres faux ou incomplets faussent les écoles qu’on construit, les centres de santé qu’on équipe, les circonscriptions qu’on redécoupe. Ils installent la méfiance entre l’administration et les citoyens. La portée sociale et économique d’une telle erreur est considérable : budgets mal alloués, projets publics inefficaces et marginalisation accrue des populations déjà vulnérables.
L’enjeu n’est pas politique, il est technique et républicain. Si les dysfonctionnements logistiques et techniques paralysent l’opération aujourd’hui, il faut avoir le courage de suspendre, corriger, former, équiper, puis relancer. Le Tchad n’a pas besoin d’un RGPH-3 à tout prix. Il a besoin d’un RGPH-3 qui tienne la route.
Pour garantir la qualité et la confiance, il faut aussi revoir les équipes mobilisées. Les personnes les mieux à même d’assurer un travail sérieux sur le terrain existent dans la société : journalistes, enseignants, agents communautaires et responsables locaux connaissent le terrain, parlent les langues locales et jouissent souvent de la confiance des populations. Les journalistes apportent rigueur de collecte et sens de la vérification ; les enseignants disposent des compétences pédagogiques nécessaires pour expliquer le processus aux citoyens et former des recenseurs fiables. En les associant de façon transparente et encadrée — après une sélection et une formation rigoureuses — l’État renforcerait la légitimité et l’efficacité de l’opération.
Toutefois, la simple invitation à participer ne suffit pas. Beaucoup d’enseignants et de journalistes ont postulé pour être recenseurs ou superviseurs, mais nombreux sont ceux qui n’ont pas été retenus — sans que les raisons de ces refus ne soient clairement expliquées. Ce manque de transparence nourrit les soupçons et la frustration dans les communautés concernées. L’INSEED doit publier des critères de sélection clairs, justifier les choix et ouvrir des voies de recours pour les candidats écartés. La sélection transparente des agents est aussi une question de confiance républicaine.
Enfin, l’INSEED et le gouvernement doivent ouvrir un dialogue public et rendre des comptes sur le calendrier, la logistique, le budget et les mesures correctrices envisagées. Une communication claire et régulière aidera à restaurer la confiance et à convaincre les partenaires techniques et financiers de maintenir leur appui.
Suspendre pour mieux relancer n’est pas une fuite, c’est une responsabilité. Le Tchad mérite des chiffres fiables, obtenus dans la transparence et avec la participation des acteurs compétents. Sauver la crédibilité du RGPH-3, c’est préserver la base des décisions publiques pour toute la décennie à venir.

