Le ton est grave. Le vocabulaire est juridique. La cible est claire. Par un communiqué conjoint rendu public le 25 avril 2026, quatre présidents des partis politiques de l’opposition rescapés d’arrestation des présidents des partis politiques membres du GCAP ont condamné avec la dernière énergie la dissolution du Groupe de Concertation des Acteurs Politiques et l’arrestation de huit leaders de partis.
Tout part du communiqué n°003 du Ministère de la Sécurité Publique, daté du 24 avril 2026. Le texte annonce que la Cour Suprême, par Arrêt n°002/CS/CA/SC/2026, a prononcé la « nullité » du GCAP. Au lendemain de cette annonce, le 25 avril au matin, la police a interpellé huit présidents de partis membres de la plateforme : Avocksouma Atchénemou Djona des Démocrates, Néatobi Bidi Valentin du PAP/JS, Nassour Koursami des Patriotes, Kéleou Mbombaye de l’ADPD, Badono Daigou de l’UET/Les Verts, Ahmat Bokary du CNSP, Max Kemkoye de l’UDP et Mahamat Djara de l’UNC.
Face à ce double acte, dissolution et arrestations, les signataires du communiqué conjoint posent le débat sur le terrain de la procédure judiciaire. Pour eux, le problème n’est pas seulement la décision, mais la manière dont elle a été prise et annoncée.
Premièrement : qu’un arrêté de justice soit rendu public par un ministre et non par la Cour Suprême elle-même constitue, selon eux, une « immixtion flagrante de l’Exécutif dans le Judiciaire ». Ils rappellent que la Constitution de 2023 consacre la séparation des pouvoirs et l’indépendance du pouvoir judiciaire.
Deuxièmement : prononcer la nullité d’un cadre de concertation regroupant des partis légalement constitués, « sans motifs, sans débat contradictoire et sans notification aux concernés », viole à leurs yeux le droit à un procès équitable et la liberté d’association. Le GCAP, rappellent-ils, est né de la volonté libre de partis enregistrés. Le qualifier de nul par un arrêt « non motivé » relève, écrivent-ils, de l’arbitraire.
Troisièmement : les arrestations. Interpeller des responsables politiques au lendemain de l’annonce, « sans mandat présenté ni infraction caractérisée », s’apparente selon le communiqué à une « détention arbitraire et une intimidation politique ».
De ces constats, l’opposition tire quatre exigences immédiates. Elle réclame la publication intégrale de l’Arrêté n°002 avec tous ses motifs, le respect de la procédure judiciaire incluant la notification aux parties et les voies de recours, la libération sans condition des huit leaders arrêtés et de « tous les autres camarades », et enfin la cessation des ingérences du pouvoir exécutif dans les affaires judiciaires et politiques.
Au-delà des exigences, le communiqué dessine une stratégie. En interne, il appelle les militants « au calme, à la vigilance et à la mobilisation pacifique », signe d’une volonté d’encadrer la base pour éviter les dérapages. Sur le plan national, il « prend à témoin le peuple tchadien ». À l’international, il interpelle l’Union Africaine, la CEEAC et « tous les partenaires du Tchad » sur ce qu’il qualifie de « dérive grave contre l’État de droit et la démocratie ». L’internationalisation du dossier devient un levier quand les voies de recours internes paraissent bouchées.
Ce communiqué intervient dans un contexte marqué par des précédents. En 2022, le parti Les Transformateurs avait été suspendu après les événements du 20 octobre. En 2024, le PSF avait été dissous après la mort de Yaya Dillo. À chaque fois, les dissolutions ont été suivies d’arrestations et de dénonciations sur la procédure. La particularité cette fois est l’élargissement de la contestation : quatre partis rescapés membres du GCAP, le PRENAT, Les Sauveurs, AL-NAR et le MANID-Tchad, co-signent le texte pour défendre le principe.
Pour l’heure, un vide juridique entoure l’affaire. L’Arrêt n°002/CS/CA/SC/2026 invoqué par le Ministère de sécurité n’a pas été publié par la Cour Suprême ni au Journal Officiel. Les chefs d’accusation retenus contre les huit leaders arrêtés ne sont pas connus. Ce vide alimente les deux narratifs. Le pouvoir s’appuie sur l’autorité de la chose jugée pour justifier son action et rappeler que « nul n’est au-dessus des textes ». L’opposition questionne la réalité même de cette chose jugée et demande : « Un État de droit peut-il se défendre en violant ses propres règles ? »
La crise du GCAP devient ainsi un test. L’opposition affirme que si l’on peut dissoudre sans motiver et arrêter sans mandat, alors la sécurité juridique de tout acteur politique est menacée. Le pouvoir rétorque que contester une décision de justice, c’est remettre en cause l’État lui-même. Entre les deux, la question de la marche prévue le 02 mai reste entière. Le GCAP étant dissous, qui en portera légalement la responsabilité ?
Dans le débat public tchadien, les textes sacrés sont souvent convoqués. La Bible rappelle que « le trône s’affermit par la justice » et que le berger doit rendre des comptes sur le soin du faible. Le Coran commande de « juger avec équité » et institue la consultation comme mode de gouvernance. Les deux livres saints ne sacralisent pas le pouvoir, ils le conditionnent à la justice.
L’épreuve de vérité sera donc procédurale. Publication de l’arrêt avec ses motifs, accès des avocats aux détenus, tenue d’un procès public et contradictoire. Sans ces étapes, le doute persistera et profitera aux mobilisations des deux camps, mais desservira la stabilité du pays.
La balle est désormais dans le camp de la Cour Suprême. À elle de dire le droit pour que le droit soit dit et appliqué.



