L’histoire de Kokaga et l’héritage du grand tambour sacré…aux origines de Sarh
✍🏾Par Patrick Memtodjim
Avant la colonisation, le site actuel de Sarh était occupé par un village appelé Kokaga (kho kâg ou forêt dense). Cette appellation fait écho au reflét du paysage originel de la région, caractérisé par une végétation abondante et dense, et par la proximité du fleuve Chari. Les premiers habitants de Kokaga étaient les populations Tounia, propriétaires de Sarh. Plus tard, les peuples Sara et Niellim les ont rejoint.
Selon la tradition orale, l’ancien chef du village de Kokaga possédait d’importants champs à Bé-ndi, une localité située à une quinzaine de kilomètres, sur la rive gauche du fleuve Chari. Pendant les périodes de travaux agricoles, il s’y rendait régulièrement et y séjournait parfois plusieurs jours afin de superviser les activités champêtres.
En son absence, les habitants de Kokaga qui souhaitaient lui soumettre un différend, solliciter un arbitrage ou obtenir une décision coutumière devaient le rejoindre à Bé-ndi. Au fil des années, cette fréquentation régulière favorisa l’installation progressive de plusieurs familles autour du chef…naquit ainsi un nouveau noyau d’habitation.
Avec le temps, les habitants de Bé-ndi décidèrent de rebaptiser leur village Kokaga, en hommage au village d’origine dont ils étaient issus. Parallèlement, l’ancien site de Kokaga fut progressivement intégré à l’expansion urbaine de Sarh et prit le nom de Kassaï, quartier qui conserve aujourd’hui encore la mémoire coutumière des premières implantations du peuple Tounia notamment celle du grand tambour sacré, un des symboles de l’identité de ce peuple calme, discret mais profondément ancré dans ses valeurs traditionnelles et coutumières.
Après la naissance de Kokaga, devenu plus tard Fort-Archambault puis Sarh, un autre symbole marque profondément l’identité des peuples autochtones : le grand tambour sacré des Tounia.
É effet, le grand tambour sacré est considéré comme l’un des plus importants symboles du pouvoir traditionnel et coutumier des Tounia. Installé dans la chefferie traditionnelle, à Kassaï, il ne sert pas à accompagner des festivités ordinaires : son rôle est avant tout politique, spirituel et communautaire. Selon la tradition, son battement annonce des événements exceptionnels tels que l’intronisation d’un chef traditionnel, les grandes cérémonies coutumières, la mobilisation de la population en cas de menace ou de conflit, les deuils d’une personnalité importante, les grandes célébrations qui marquent la vie de la communauté, la purification du village (ville de Sarh), la protection (spirituelle) de la ville. Lorsqu’il est utilisé, le son du tambour peut être entendu à plusieurs kilomètres. Avant l’arrivée des moyens modernes de communication, il constituait un véritable système d’alerte et de transmission des messages entre les villages.
Chez les Tounia, ce tambour n’est pas un instrument de musique. Il est considéré comme un objet sacré, gardien de la mémoire des ancêtres et de la légitimité du pouvoir traditionnel. Sa conservation relève d’une responsabilité confiée aux gardiens des traditions, et son utilisation est strictement encadrée par les règles coutumières. Seul le village Bé-ndi, actuel Kokaga, est habilité à le fabriquer. On le retrouve aujourd’hui des répliques sur trois sites : à Kassaï (son site originel), à Kokaga (ancien Bé-ndi, seul village détenteur des secrets mystiques de sa fabrication) et à Balimba (dont le chef de canton est notre mythique et légendaire chef Tamdji).
Aujourd’hui encore, malgré l’urbanisation de Sarh, ce patrimoine est resté un élément majeur de l’identité culturelle Tounia. Lors de certaines cérémonies traditionnelles, le grand tambour continue d’être présenté comme un héritage historique qui rappelle les origines de Kokaga, premier village à l’origine de Sarh.
PS : Il convient de préciser que l’histoire du grand tambour sacré des Tounia est très peu documentée dans les sources écrites. L’essentiel des connaissances disponibles provient de la tradition orale, transmise de génération en génération par les communautés Tounia, les chefs traditionnels et les détenteurs du patrimoine culturel immatériel de Sarh. Les récits peuvent donc présenter quelques variantes selon les familles et les gardiens de la tradition. Lors de notre bref passage à Kokaga, j’ai eu l’occasion de recueillir quelques témoignages auprès des chefs coutumiers et de quelques personnes ressources. Ces échanges ont permis d’enrichir ce récit, qui reste avant tout un récit informationnel et une petite contribution à la valorisation de la mémoire collective de notre ville : Sarh.

